LES SOUPÇONS DES SERVICES SECRETS Sur la piste chiite

LES SOUPÇONS DES SERVICES SECRETS
Sur la piste chiite
 
Un entretien avec Pierre Péan, spécialiste
de l'Afrique et des affaires de renseignement
Le Nouvel Observateur.— Dans l'attentat du-
DC-10 d'UTA, on parle de plus en plus d'une
filière chiite basée en Afrique: Vous l'aviez
évoquée en 1987, dans votre livre «la Menace »
à propos de l'affaire des otages français au
Liban.
 
Pierre Péan.— Les Libanais sont nombreux
en Afrique, 240 000, dont 125 000 chiites.
Pour la seule Côte-d'Ivoire on compte 12 , 000
Libanais dont 70 000 châles. C'est une diaspora
très dynamique et très soudée. Comme
toutes les diasporas d'un pays en état de guerre
civile, elle finance tel ou tel camp, organise des
filières de repli pour des combattants trop
menacés, etc. Au Bénin, par exemple on
organise des collectes pour la milice Amal, des
chiites pro-syriens. Au Gabon, des jeunes
Libanais viennent se refaire une santé avarie:le
repartir se battre à Beyrouth. Même chose en
Sierra Leone, considérée aujourd'hui comme
une plaque totnnante du terrorisme chiite.
Dans ce même pays, unimportant diamantaire
entretient des liens étroits avec Amal. L'Afrique
devient le « sanctuaire » de la guerre civile
libanaise.
 
N.0.— Quels sonnes pays africains qui jouent
ce rôle de sanctuaire ?
 
P. Péan.— Pour répondre à votre question, il y
a un document des services secrets français,
daté du 13 août 1987, qui cite textuellement le
Sénégal, la Côte-d'Ivoire, le Nigeria et la Sierra
Leone. Ce même document, établi pour le
gouvernement après le détournement du
DC-10 d'UTA, évoquait déjà le Congo comme
un pays à haut risque. Deux ans plus tard, c'est
de ce même pays qu'est parti l'avion de la
compagnie UTA...
N.0.— Les services occidentaux peuvent-ils
surveiller ces réseaux ?
 
P. Péan.— Les Etats africains eux-mêmes
surveillent étroitement ces communautés,
avec l'aide des services secrets français. Les
réseaux chiites africains sont depuis plusieurs
années une des priorités du renseignement
français. L'an dernier, les Ivoiriens ont arrêté
un certain Tayssir Abdul Khader, un libanais
de 28 ans. Il avait chez lui un pistoletmitrailleur,
cinq revolvers, des explosifs, des
détonateurs et trois postes émetteurs. L'équipement
du parfait terroriste. Par effet de
ricochet, la guerre du Liban se fait désormais
aussi en Afrique. Autre exemple : au début de
l'été, un conseiller — discret — du président
ivoirien Houphouêt-Boigny, Pierre Chirol, a
été assassiné dans une pâtisserie d'Abidjan.
 
Chirol était l'ancien chef de poste des services
spéciaux à Beyrouth. L'honorable correspondant
avait-il pour mission de surveiller les
réseaux chiites du pays ? 



C'est ce que certains
eerre Péan
croient. Ces mêmes sources du renseignement
évoquent l'inefficacité de leur action en
Afrique. Motif: la corruption généralisée. Or
les chiites ont beaucoup d'argent... A l'aéroport
de Brazzaville, comme dans tous les
aéroports africains, on peut éviter n'importe
quel contrôle avec un bon bakchich.
N.0.— Apparemment, on croyait que la
France, après les attentats de 1986, dont celui
de la rue de Rennes, n'était plus la cible
privilégiée des terroristes. Nous n'avons plus
d'otages au Liban. Les relations avec l'Iran
s'améliorent depuis la fin de la guerre Iran-
Irak.
 
P. Péan.— En partie, car toutes les revendications
iraniennes n'ont pas été satisfaites. En
particulier, la libération d'Anis Naldrache et
le contentieux financier, toujours en sOuffiance.
La diplomatie française a pu gêner
récemment les intérêts de l'Iran et de la Syrie,
par ses prises de position au Liban, en soutenant
nettement le général Aoun, lui-même
soutenu par l'Irak. Et puis, il y a eu l'envoi du
porte-avions « Foch », vécu par ceux qui
avaient déclenché des actions terroristes
contre la France, comme une nouvelle agression.
N.0.— Aujourd'hui, on a l'impression que les
poseurs de bombes n'ont même plus besoin de
signer leurs attentats. Comme s'ils laissaient le
soin à nos services secrets de décoder le
message...
 
P. Péan.— On entre en effet dans un système
de « communication sanglante ». Les gouvernements
sont les seuls à connaître tous les
éléments de la guerre secrète, celle qui se
déroule en coulisse. Dans l'affaire du DC-10
d'UTA, tous les responsables savent parfaitement
qu'il s'agit d'un message qui leur est
adressé. Un message de 171 morts...
Propos recueillis par Serge Raffy
Pierre Péan est l'auteur de nombreux ouvrages parmi
lesquels « l'Argent noir », « la Menace » et « Affaires
africaines » (Fayard).
occidentaux d'« accélérer les recherches en
matière de détection ».
 
A priori, le scénario en vol du DC-10 d'UTA
ressemble terriblement à celui du Boeing 747 de
la Pan Am. A priori, pour les enquêteurs, il y a de
grandes chances que l'explosif soit du semtex.
Alors, même bombe, même tueurs ? Le
FPLP-CG punissant la France d'avoir reçu Arafat
comme un chef d'Etat ? « Méfions nous des
sigles », répète Jean-Louis Bruguière à ses enquêteurs.
« Dans ce genre de dossier, dit un commissaire
de la DST chargé de l'enquête, il faut s'en
tenir aux faits. Pas aux analyses. Dans l'avion, par
exemple, il y avait deux hommes, deux Français,
inscrits au grand banditisme, sans doute mêlés à
des trafics d'armes. Alors, vous pouvez écrire que
l'accident du DC-10 est un règlement de comptes
entre trafiquants d'armes. Si vous avez un tamoul,
vous parlerez de drogue. Et nous aussi,
mais nous n'avancerons pas. »
Et pourtant, le juge d'instruction, un jour ou
l'autre, quand toutes les rumeurs auront circulé,
devra bien, lui aussi, se pencher sur le
« contexte ». Sur le terrain marécageux du renseignement,
de ses fausses pistes, ses manipulafions,
ses coups tordus. Il devra revenir en
Afrique, ce continent malade, où la diaspora
chiite s'installe tranquillement avec ses millions
de dollars et ses ayatollahs. L'Afrique devenue
zone de repli des Fous de Dieu de Beyrouth (voir
Pentretien avec Pierre Péan), où l'on constitue
des réseaux dormants prêts à agir aux ordres de
Téhéran, capables de corrompre des centaines de
fonctionnaires africains et même parfois français.
Il y a quelques jours, la DGSE était sur le
point de démanteler un de ces réseaux qui avait
« retourné » un chiffreur de l'ambassade de
France à Libreville au Gabon et un membre du
Consulat de France à Conakry (Guinée).

Malgré
les démentis de l'Elysée, cette information
révélée par « l'Express » a été confirmée par les
services qui travaillent sur le dossier. Le magistrat
ne pourra pas éviter de noter cette étonnante
coïncidence: l'attentat a lieu le 19 septembre, le
jour où l'émissaire de Roland Dumas, François
Sheer, est à Téhéran pour «normaliser» les
relations franco-iraniennes. Le diplomate a, bien
sûr, évoqué le cas d'Anis Naccache, ce libanais
pro-iranien condamné à perpétuité en France
pour avoir tenté d'assassiner l'ancien Premier
ministre du Chah, Ch aBpaoktuiarr.. A-t-onvoulu
interrompre le processus de normalisation entre
la France et l'Iran ? Qui ? Une tendance fanatique
du pouvoir iranien ? Des groupes libanais ?
Encore une fois, les enquêteurs iront se noyer
dans la nébuleuse de Beyrouth, dans sa forêt de
sigles et de marchands de canon.
 
En attendant la fm de l'enquête, les technicien§
de la sécurité de l'aviation civile s'apprêtent à
inaugurer la machine qui pourra enfin déceler la
« pâte de la mort ». Elle a été conçue par le Centre
d'Etudes atomiques et la société SODERN. Elle
s'appelle Eden. C'est un gigantesque chien
policier de cinquante tonnes qui traitera les
bagages en zone de tri. La technique ? Un
bombardement de rayons gamma donnera la
composition moléculaire de chaque objet à un
ordinateur, qui réagira aux explosifs, quels qu'ils
soient. Le semtex inclus. L'Eden sera en service à
l'aéroport Charles-de-Gaulle en octobre 1990. 

En
attendant l'Eden, le petit juge français aura un
rude travail : retrouver de minuscules radiocassettes
Toshiba non déclarées en douane...
SERGE RAFFY (avec Hervé Gattegno)
28 SEPTEMBRE-4 OCTOBRE 1989/65
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